Bottière Singulière
Audrey Fallope

Pendant longtemps, j’ai cru que mon univers l’était peut-être. On l’a comparé à Mary Poppins, à Alice au pays des merveilles, à Tim Burton, au théâtre, au monde de Disney… Et je ne savais pas toujours quoi faire de ces comparaisons.
Parce que derrière les couleurs, les formes, les références et parfois l’excentricité, il y avait une chose que je ne voulais surtout pas que l’on oublie : je créais des chaussures faites pour être portées.
Avec le temps, j’ai compris autre chose. Je n’avais pas à choisir. Entre la création et le savoir-faire. Entre l’excentricité et l’exigence. Entre une chaussure qui se remarque et une chaussure dans laquelle on peut vivre. Et surtout, je n’avais pas besoin d’entrer dans une case.

Les cases et les étiquettes n'ont jamais été mon truc."
SINGULARITÉ
Mon parcours non plus n’a jamais vraiment suivi les lignes. Il s’est construit autrement : avec des rencontres, des détours, des portes que j’ai poussées et quelques-unes que l’on m’a aidée à ouvrir. Il a fallu trouver ma place dans un métier resté longtemps essentiellement masculin. Puis la prendre. Faire mes preuves. Recommencer et acquérir une certaine dextérité. Grandir.
M’imposer dans le temps sans gommer ce qui faisait ma différence pour mieux correspondre à ce que l’on attendait de moi.
Aujourd’hui, je ne cherche plus à savoir si mon univers est « trop ». Il est le mien. Et lorsque je crée un soulier, je ne crée pas pour tout le monde.
Je crée pour quelqu'un.


Le soulier comme expression de soi.

le sur-mesure

La chaussure est entrée dans ma vie bien avant que je sache qu’un jour, elle deviendrait mon métier. Chez moi, on aimait les beaux objets. Pas forcément ceux que l’on pose sur une étagère pour les regarder. Ceux que l’on choisit, que l’on utilise, que l’on entretient et que l’on garde parce qu’ils sont beaux, bons et faits pour durer. Le principe du "acheter moins mais consommer mieux."
Mon père portait des Weston, notamment le mythique mocassin 180. Il y avait aussi le fameux derby à bout fleury de Church’s, dont un modèle deviendra bien plus tard la première paire que je réaliserai pendant ma formation.
"Je crois qu'une partie de mon regard est née aux pieds de mon père."
Ce que j’aimais dans les chaussures de mon père ? Leurs lignes, leur construction, bien sûr. Mais surtout leur charisme. Cette manière qu’a un beau soulier masculin de donner immédiatement de l’allure à celui qui le porte.
J’ai longtemps cherché comment offrir ce même caractère à la femme sans lui emprunter sa féminité. J’y ai ajouté mes couleurs, mes références graphiques, mes matières. Bref, tout ce qui allait peu à peu constituer mon propre vocabulaire. Parce qu’une chaussure n’est jamais seulement QUE ce que l’on met à ses pieds.
La chaussure est une forme d'estime de soi réincarnée.
Elle raconte notre allure, notre personnalité, parfois même quelque chose de nous que nous n’avions pas encore vraiment exploré. On croit parfois choisir une chaussure.
Mes créations choisissent leur porteuse.



ARTISANAT
Style


DERBY
Le sur-mesure ne se résume pas aux mesures.
Je travaille aussi bien sur la personnalisation d’un modèle prêt-à-chausser que sur du sur-mesure complet.
Bien sûr, il y a le pied. Mais pas seulement. Il y a une façon de marcher, une allure, des envies, une personnalité.
Ce que l’on aime montrer. Ce que l’on préfère suggérer.



"Et puis, il y a ce que le pied raconte."


Je ne commence jamais un travail sans avoir pris le temps de regarder votre pied, de le toucher, de comprendre ses particularités.
Parce qu'un pied ne se résume pas à une longueur et à une largeur. Il y a sa forme, ses appuis, ses sensibilités, parfois ses douleurs. Et derrière chaque inconfort, une personne qui a souvent beaucoup à raconter.
Je me suis spécialisée dans les chaussants difficiles et les pieds sensibles. Hallux valgus ou rigidus, névrome, port de semelles de podo-orthésie… autant de particularités qui demandent une attention particulière : une couture à déplacer ou à affiner, une pression à éviter, une mousse à choisir selon sa densité et son amorti. Des détails, parfois infimes, qui peuvent faire toute la différence.
C'est au soulier d'épouser le pied. Pas au pied de souffrir pour entrer dans le soulier. Cela passe par la construction et le chaussant, mais aussi par le choix des matières. J’utilise notamment de l’agneau plongé, une peau d’une grande souplesse également utilisée en ganterie, particulièrement adaptée lorsque je recherche un grand confort.
Forme, chaussant, matières, couleurs, hauteur du talon, détails… chaque choix construit le soulier autour de la personne qui le portera.
"Et lorsque l’on travaille ainsi, l’unique n’est pas vraiment un choix. Il devient presque une conséquence."
Même si je le voulais, je ne pourrais pas fabriquer deux paires parfaitement identiques. D’abord parce que j’achète certaines matières en petites quantités, au fil de mes recherches et de mes coups de cœur.
Ensuite parce qu’un cuir vit. Son grain, sa nuance, sa façon de se patiner ou de réagir au travail de la main ne seront jamais parfaitement identiques.
pièces uniques
Et puis, justement, il y a la main. Une main ne reproduit jamais deux fois exactement le même geste. C’est peut-être là que se trouve pour moi l’une des plus belles différences entre fabriquer et reproduire. Le travail de la main que j’aime appeler « le Made in Fait Main », un amour du geste unique, comme une danse éphémère.
La La singularité n'est pas une option que l'on ajoute à la fin. Elle est déjà là. Dans la matière. Dans le geste. Et bien sûr, dans la personne pour laquelle je crée.

Je ne dessine pas
des chaussures.
Je construis des univers.
Mary Poppins. Les années 30. Les gangsters façon Al Capone. Une architecture. Un costume aperçu dans un film. Une matière. Une couleur. Une odeur. Une chanson. Paris. New York. Une rencontre.
Mon inspiration n’a jamais été très disciplinée. Et c’est tant mieux.
Tout est prétexte à la création pourvu qu’il y ait un sentiment derrière. Je peux partir de presque tout. Et j’aime particulièrement faire se rencontrer des choses qui, sur le papier, n’avaient aucune raison de se croiser. Les confronter. Les déplacer. Les associer autrement. J’aime être là où on ne m’attend pas.

Les arts appliqués, le graphisme et mes années de direction artistique sont toujours quelque part dans mes chaussures : dans une ligne, une proportion, une association de couleurs, un équilibre.
Il y a aussi ceux qui, bien avant moi, ont pris quelques libertés avec le soulier. André Pérugia, Roger Vivier, Raymond Massaro… Je ne cherche pas à refaire ce qu’ils ont fait.
Ce qui m’intéresse, c’est la liberté qu’ils se sont autorisée.
"Mon inspiration n’a jamais été très disciplinée. Et c’est tant mieux."
Puis vient le moment où l’idée doit quitter le papier. Devenir volume. Précisions. Façon. Matière. Chaussant. Soulier. Parce que l’on peut dessiner absolument tout. Le fabriquer est une autre histoire.

La liberté créative n’existe pas sans maîtrise technique.
Mon parcours n’a rien d’une ligne droite.
Il y a eu les Arts appliqués à l’École Boulle, la communication visuelle à Duperré puis le graphisme aux Gobelins. Et plus de douze années de direction artistique qui m’ont appris à regarder autrement une ligne, une couleur, une proportion ou un équilibre. À Duperré, c’est Pierre Hardy lui-même qui m’avait indiqué la formation à suivre pour apprendre réellement le métier de la chaussure. Quelques années plus tard, je l’ai faite.
Je me suis reconvertie à l’AFPA comme styliste-modéliste prototypiste chaussures. J’ai travaillé dans un atelier de bottier, puis continué à apprendre auprès de professionnels du métier, notamment au sein de l’association Maurice Arnoult, le bottier de Belleville, avec Michel Boudoux, Jacques Aslanian et Philippe Atienza.
Il faut regarder. Écouter. Essayer. Rater parfois. Recommencer beaucoup. Faire encore et encore jusqu’à ce que le geste devienne plus sûr, plus précis, presque évident. Et puis il faut rencontrer les bonnes personnes.
Celles qui transmettent un geste. Celles qui vous donnent accès à un savoir. Celles qui vous tendent la main juste au moment où vous en avez besoin.
"Apprendre un métier d’art ne se résume pas à suivre une formation."
Joseph Audouin a été l’une de ces personnes. C’est grâce à lui que j’ai pu aller au bout de la fabrication de ma première collection. Et il m’a donné un conseil que je n’ai jamais oublié : « Audrey tu devras te lever tous les matins avec la même motivation, car tous les jours une personne se chargera de te démotiver... »
Des années plus tard, cette phrase est toujours là.
Parce qu’un métier d’art demande de la technique. Beaucoup. Mais aussi de la persévérance, de la rigueur et de la discipline.
Cette discipline qui vous ramène à l’atelier, même les jours où tout est plus difficile, et qui finit par transcender l’amour du métier.
Pour moi, la chaussure est viscérale. Quand je suis dans mon atelier, le reste du monde s’efface pour s’aligner avec mon envie de créer.
Une femme n'est pas un flamant rose."


créatrice
"Mon imagination peut aller très loin. La technique est ce qui lui permet d’y aller."
Un dessin peut tout se permettre. Un soulier, beaucoup moins. Il doit trouver son équilibre, épouser un pied et permettre de marcher. Et j’ai toujours eu un problème avec l’idée qu’une belle chaussure puisse condamner une femme à rester joliment immobile. Un soulier doit épouser un pied, pas lui imposer sa loi.
Une femme n’est pas un flamant rose.
Elle marche. Elle travaille. Elle traverse une ville. Elle prend le métro. Elle court parfois parce qu’elle est en retard. Elle vit. Pourquoi faudrait-il que ses chaussures l’en empêchent ?
Un soulier peut avoir du caractère, être singulier, excentrique même, et se porter avec un jean. Je n’ai jamais compris pourquoi il faudrait choisir entre avoir de l’allure et pouvoir vivre dans ses chaussures.
Le Made in France ?
Une éducation avant d’être une revendication.


Le Made in France, je ne l’ai pas découvert quand il est devenu une tendance, un argument de vente ou un joli logo à poser sur une étiquette. J’ai grandi avec. Avec l’idée qu’un bel objet se choisit, s’entretient et se garde. Avec le respect de la matière.
Avec cette curiosité aussi : celle de savoir qui se cache derrière l’objet et quelles mains ont permis de le fabriquer.
Car un soulier sur mesure ne se construit jamais seul. Il y a le bottier, évidemment. Mais autour de lui gravitent des formiers, des tanneurs, des mégissiers, des talonniers, des graveurs, des fabricants de semelles… Des métiers parfois invisibles dans le produit fini et pourtant indispensables.
M. Monchablon en fait partie. Il avait travaillé pour Bally et Charles Jourdan et participé au développement de leurs franchises à travers le monde. Il est devenu ce que j’appelle mon "parrain de travail".
Pour l’exposition "Pas à pas" à la Villa Médicis de Bonneuil, j’avais réalisé une aquarelle représentant plusieurs grands classiques de la chaussure : la ballerine de Roger Vivier, le derby, l’escarpin à talon bobine, la botte à talon haut… M. Monchablon avait alors pris le temps d’examiner chacun de mes dessins, et plus particulièrement les talons, pour vérifier que leurs proportions et leur aplomb respectaient les règles de l’art.
C’est aussi grâce à lui que j’ai participé à des concours et, surtout, que je me suis remise à faire des chaussures.
J’ai également travaillé pour Fashion Mancel sur des créations destinées aux défilés de Torrente et Anne Valérie Hash, ainsi que sur des modèles de mariées pour Max Chaoul et Emanuel Ungaro. Mon travail a été distingué par plusieurs concours, dont celui des Jeunes Talents des Ateliers d’Art de France en 2012.
Et en 2025, j’ai eu le grand honneur de représenter la Haute-Savoie au village de l’artisanat sur le Salon du Made In France.
Toutes ces rencontres racontent aussi quelque chose de ce que signifie pour moi le Made in France. Ce n’est pas simplement fabriquer à l’intérieur de nos frontières. C’est appartenir à un écosystème.
Des matières. Des gestes. Des métiers. Des ateliers. Des entreprises. Des femmes et des hommes qui savent faire et qui, parfois, acceptent de transmettre ce qu’ils savent. Le Made in France c’est fragile. Précieux. Et terriblement vivant.
Et si je suis aussi attachée aux métiers d’art, c’est probablement pour cela : un savoir-faire ne nous appartient jamais complètement. On le reçoit, on le travaille, on le fait évoluer.
Puis vient le moment où, à notre tour, nous devons le transmettre.

"Le Made in France c’est fragile.
Précieux. Et terriblement vivant."


Transmettre à mon tour les savoir-faire du soulier.
Finalement, la transmission était déjà là. J’ai appris parce que d’autres ont accepté de me montrer. De m’expliquer. De me corriger. Parfois simplement de me laisser regarder.
Puis j’ai appris en faisant. En essayant. En réussissant. En me trompant aussi. En recommençant surtout.
Après près de vingt ans à créer, fabriquer et entreprendre, c’est à mon tour de transmettre une partie de ce que j’ai reçu et de ce que l’expérience m’a appris. J’accompagne désormais, dans le cadre de formations, des créateurs, artisans et professionnels qui souhaitent développer un projet, enrichir leur pratique ou mieux comprendre la conception du soulier, le pied, les matières et la fabrication.
Parce que former ne consiste pas seulement à transmettre une technique. Il y a les gestes que l’on peut montrer. Et puis il y a tout le reste.
Les choix. Les contraintes. Les erreurs. Les astuces. Les solutions que l’on ne trouve pas dans les livres parce qu’il faut parfois avoir rencontré le problème dix fois avant de comprendre comment le résoudre.
Devenir formatrice n’est pas un changement de métier. C’est peut-être simplement une autre manière de rendre ce que ce métier m’a donné.
"Devenir formatrice
n'est pas un changement
de métier."

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